Terrorisme et média

Pourquoi Le Point use d’argument fallacieux

Face au désarroi et à la douleur de la famille du policier abattu, Ahmed Merabet, et malgré leur souhait de ne pas voir l’image de leur frère abattu exploitée, le magazine Le Point a décidé d’exploiter en Une l’image atroce de l’exécution sur le trottoir du policier par les deux terroristes.

La rédaction, via la plume d’Etienne Gernelle, justifie en quelques mots sa décision. Je reprends les arguments et les pèse.

Elle montre « la violence, la barbarie et la lâcheté des terroristes »

L’éthique du journalisme est-elle celle de montrer ? J’en doute. Il me semble même qu’au contraire de l’exposition et de l’indexation, le journalisme consiste davantage à démontrer, c’est-à-dire à déconstruire les propos, les faits, ce qui apparaîtrait d’emblée comme ce qui est.  Le fait de montrer est un exercice qui s’appuie sur la part émotionnelle et empathique du lecteur, au-delà de toute raison.

Cette image ne montre rien, à part la mort d’un homme. On ne distingue pas qu’il est policier (sa sœur déclare avoir vu en boucle la vidéo sans avoir reconnu son frère), ni que son tueur est un terroriste, ou un militaire. Elle ne pose pas plus de contexte qui aiderait à comprendre les faits et la réalité des faits, ce que cherche normalement à établir un journaliste.

Cette image n’a de sens que parce qu’elle est déjà connue des lecteurs, qui savent d’eux-mêmes en reconstruire le contexte.

Elle montre « l’atteinte à un symbole de l’État, la police »

Je l’ai dit, cette image est difficile à décrypter. On sait qu’il s’agit d’un policier, parce qu’on connait le contexte, au travers des péripéties que les chaines d’information en continu nous ont donné à voir, sans nous aider à comprendre ce qui se déroulait.

Par ailleurs, qu’un hors-la-loi porte atteinte à un représentant des forces de l’ordre n’est pas nouveau. C’est, hélas, le pain quotidien des policiers. Ils sont en première ligne.

Que ce soit plus précisément un terroriste n’est pas nouveau non plus. Mohammed Merah a tué trois militaires français. Je ne compte pas — et pourtant je le devrais — les membres du GIGN ou du Raid, victimes finales des tirs terroristes.

Le journal ne peut « occulter cette réalité »

Le magazine Le Point n’occulte ni n’éclaire davantage la réalité en publiant en Une cette image. L’image ne permet que de saisir de la réalité une seconde fugace, dans un détail flou, et dont les clefs de lectures sont entre les mains des seuls lecteurs qui auront vu auparavant la séquence à la télévision.

Le Point ne fait pas œuvre de journalisme, il utilise cette image comme un harpon publicitaire, parce qu’il sait que c’est l’une des séquences les plus fortes de la journée : elle individualise le fait terroriste et met en scène sur le même plan le terroriste et sa victime. Aucune autre image n’est disponible. Ailleurs, plus tard, on verra le Raid ou le GIGN intervenir, mais on n’aura pas cette mise en scène dramatique.

C’est d’ailleurs la structure théâtrale de l’image qui l’éloigne davantage de la fameuse réalité qu’elle est censée représenter. Il n’y a pas eu, ce jour, une victime, mais 17 et pas seulement des policiers, mais aussi des journalistes et des Juifs. L’image ne rend pas compte de la réalité, de l’événement, et de sa portée totale : l’acte terroriste est bien plus effroyable parce qu’il porte atteinte simultanément à trois composantes fortes de la France : la liberté (d’expression), l’égalité et la fraternité (quelles que soient sa religion et ses croyances et garanties par les forces de sécurité).

D’autres journaux l’ont fait, et Le Point se réfugie derrière le New York Times

C’est un argument assez bas et intenable. Il peut justifier le pire : c’est par exemple l’argument de Dieudonné pour justifier les décapitations d’otages (l’Occident l’a bien fait à une époque antérieure). Évidemment, Le Point essaie de trouver caution auprès d’un titre jugé pour sa rigueur et son sérieux.

Cependant, la justesse de jugement du New York Times. Ainsi, ce grand journal renonce à publier les caricatures de Charlie Hebdo, en les considérant « expressément, délibérément et inutilement insultantes pour des membres de groupes religieux« . Quel renoncement démocratique !

Alors, vaut-il mieux choquer et blesser ou fermer les yeux sur l’inacceptable ?

La question est évidemment rhétorique. Elle ne veut d’ailleurs pas dire grand-chose. J’aurais tendance, pour ma part, à répondre : ni l’un ni l’autre ! Ou au contraire, il vaut mieux blesser les fanatiques religieux en usant de sa liberté d’expression et en publiant les caricatures de Charlie Hebdo. Comme il vaut mieux fermer les yeux sur des images inacceptables d’exécution sommaire pour la dignité de la victime et de sa famille…

Traditionnellement, les journalistes français ont toujours su ne pas montrer le pire. Par exemple, on ne montre, ni à la télévision ni dans la presse, les décapitations d’otages. Selon les arguments du Point, elles montreraient pourtant bien la barbarie et la violence des terroristes, elles montreraient à quel point on porte atteinte à l’humanité : pourquoi occulter cette réalité-là ? Pourquoi ne pas alors lever les yeux sur l’inacceptable ?

Le Point a tout simplement cherché à construire une Une accrocheuse, lisible de loin, jouant aussi sur notre curiosité morbide : cette image implique mentalement une suite, que le magazine promet à voir (en vain ?) dans ses pages intérieures… C’est une théâtralisation de l’événement, qui met en scène les protagonistes : terroristes, policiers, victimes. Pour autant, elle ne construit aucune information, joue sur des ressorts émotionnels inacceptables, en tout cas dans le cadre d’une démarche journalistique, et, finalement montre et démontre le peu de créativité de sa Rédaction.

Qu’en pensez-vous ?

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