Media

Comment Twitter réduit la pensée démocratique

Le nombre de tweets concernant les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher ont été très importants. Certains signalent même que le hashtag #CharlieHebdo a battu tous les records d’utilisation sur la plateforme Twitter. Cependant, l’usage de Twitter et ses contraintes multiples ne réduit-il pas finalement la pensée démocratique ?

Twitter, objet du mal ?

On se souvient du rôle qu’a pu jouer Twitter au moment des « printemps arabes », certains analystes étant même convaincus que ces révolutions n’auraient pu se faire sans Twitter et Facebook.

Twitter est pourtant aussi champion toute catégorie pour véhiculer les propos racistes, antisémites, et antiféministes. Est-ce une raison pour mettre au banc des accusés l’outil ? Comme le disent les geeks, Twitter n’est qu’un outil, et il est ce que l’on en fait, comme une kalachnikov peut sauver des vies dans certaines circonstances.

Ce n’est pas ce qui me trouble le plus dans Twitter, ni même son refus de censurer les propos violents, haineux ou racistes. Cela s’explique par son origine : en bon Américain, se réfugiant derrière le premier amendement de la Constitution des Etats-Unis, chacun est libre, à défaut d’être responsable, de ses propos. En ce sens, chaque pays peut aussi choisir librement de punir toute personne publiant des messages contraires à la loi. Simple support, Twitter n’est qu’un tuyau et chaque abonné est assimilé à un auteur autoédité.

Twitter, un support à forte limite

Le succès de Twitter, comme sans doute de Facebook, dépasse largement les attentes de ses créateurs. Derrière ses concepteurs, point de bon génie, juste des people un peu trendy, qui ont eu la chance de produire un outil dont l’usage a dépassé le mode d’emploi initial.

En effet, Twitter est un outil de microblogging, conçu pour « partager des moments de vie entre amis« . La limitation tient dans la possibilité d’écrire ses messages non seulement via une interface Web, mais aussi en publiant par SMS avec son téléphone. Cette possibilité a été largement sous utilisée, au profit du Web et, bien sûr des Apps sur smartphones.

De la tranche de vie, on est facilement passé à l’annonce d’événements concernant le plus grand nombre : tremblements de terre à Haiti, catastrophes, révolutions politiques, guerre,… Après tout, il s’agit bien aussi de la vie d’individus.

Les journalistes, dont le métier est justement de faire part le plus vite possible des événements, se sont facilement emparé de Twitter pour diffuser des faits aussi rapidement qu’ils se produisaient. Les associations, les marques, se sont aussi engouffrées dans cet espace de publication, voyant une occasion de toucher des « cibles ».

Politiques, citoyens, adolescents, du monde entier twittent désormais chaque jour à un rythme effréné.

La recherche d’une audience à tout prix

Evidemment, à quoi sert de parler dans une rue mondiale virtuelle si personne ne vous écoute ? La question de l’audience est donc directement rattachée à l’usage de Twitter. Il faut avoir des abonnés à son compte (Followers) et un maximum de tweets relayés par la « communauté » (RT ou retweetés) ou mis en favoris, gage de qualité ou preuve d’avoir fait mouche. Conséquence d’une bonne gestion de son compte et d’une écriture efficace, l’utilisateur, Tweeter, devient un « influenceur », un leader d’opinion en herbe. Plus il obtient d’abonnés, plus son piédestal virtuel est élevé et plus sa côte grimpe : un bon Tweetter est une personne importante : la valeur de ses messages s’accroît, y compris sa valeur marchande.

Par marchand, cela peut signifier une rentabilité pécuniaire directe : certaines marques achètent de l’espace publicitaire sur ces comptes influents. Cela peut aussi permettre au Twitteur d’obtenir une promotion sociale ou professionnelle à bon compte. Je dis « à bon compte » parce que la valeur d’un Twitteur est tout relative. Est mesurée sa valeur quantitative plus que qualitative. Ce qui compte en effet, c’est ce que les gens du marketing appellent « le bruit médiatique ». Que ce bruit soit positif ou négatif importe peu, pourvu que cela soit tambour battant.

L’utilisateur de Twitter est donc incité naturellement à produire des contenus qui vont lui garantir un impact sur un maximum de lecteurs et d’abonnés, avec pour double objectif l’augmentation du nombre d’abonnés, de relais de tweets et de mise en favoris (tout cela étant ce que les outils statistiques de Twitter appellent  » l’engagement « ).

Forme et usage modifient donc la pensée démocratique ?

C’est la sensation absolue que j’ai eue progressivement au fil de mon usage professionnel et personnel (j’ai plusieurs comptes) de Twitter.

La contrainte de la forme, qui impose une brièveté inédite du message (plus courte qu’un SMS, car 20 caractères sont réservés par Twitter pour insérer le nom de l’usager), oblige à produire un contenu caricatural.

Petit exercice d’écriture à la Twitter :

La nuance n’est pas possible. 140 caractères, c’est extrêmement court pour expliquer quelque chose. On est réduit à couper pour être écouté.

Ces deux lignes entrent dans un Tweet. Evidemment, hors contexte, hors argument, hors justification, hors gabarit de toute pensée.

Ecrire pour Twitter requiert certaine compétence, mais même en maîtrisant l’art du Haiku, l’auteur d’un Tweet doit faire des choix, et abandonne donc la nuance que peuvent apporter les adverbes, les incises, les modalisations, etc..

C’est d’autant plus fort que la contrainte de l’audience impose aussi une écriture publicitaire et promotionnelle, sous forme de slogan, de mots-chocs, de tics dignes de la publicité. Nombreux sont les spécialistes qui recommandent de poser une question rhétorique, utiliser des chiffres symboliques, jouer sur les sons, les assonances, les rimes, etc.. Un Tweet n’est en effet visible à un utilisateur que 19 secondes en moyenne… dans un cas normal, hors événement. Lorsque les attentats de Charlie Hebdo ont eu lieu, il était impossible de lire la liste des tweets publiés (Timeline). Les tweets s’affichaient alors par centaine à la seconde. Comment se faire voir ? En utilisant des mots lourds, provoquants, accrocheurs et en y associant des images chocs…

L’astuce consiste alors à tenter de faire de l’humour. Une blague, un truc potache, loin du trait ou de la saillie, plus proche du comique troupier. Car là encore, pour toucher le plus grand nombre, il faut savoir rester simple.

Chaque tweet est donc un spot publicitaire pour son auteur, et Twitter tend donc à faire confondre « expression » et « expressivité ». La nuance, le juste milieu n’est pas exprimable de manière brève. Twitter impose de fait un débat démocratique falsifié, qui conduit, à des prises de position soit forcées, soit émotionnelles.

Comment faire survivre une pensée démocratique dans un tel contexte ? Il est en effet bien plus facile d’écrire les tweets suivants que d’expliquer pourquoi le racisme et l’antisémitisme sont répréhensibles moralement et éthiquement.

759213

En produisant des tweets violents, l’auteur se garantit un minimum d’audience et de réactions. Pour une personne en mal de reconnaissance sociale, c’est un moyen facile de se faire remarquer. Peu importe que cela soit en mal, car seul la quantité est l’élément mesurable de son audience.

Certains tombent ainsi dans l’abus à leur propre dépend :

lewinoexcuses

Ces trois tweets se terminent non par de simples excuses mais par un nouveau message promotionnel… La contrainte de Twitter est si forte qu’elle en devient addictive !

Sortir de Tweeter, est-ce possible ? Est-ce la solution ?

Faire sortir un utilisateur de son application Twitter, c’est comme faire s’éloigner de sa TV un supporter en plein match… C’est d’autant plus difficile que le dispositif de Twitter, au fil des ans, tente de maintenir au contraire l’utilisateur au sein de sa plateforme : les images et les vidéos s’affichent désormais sous le message bref, sans avoir besoin de lancer une application différente pour les visualiser, car Twitter veut créer son propre espace publicitaire et le valoriser. Plus l’utilisateur reste accrocher à sa « timeline », plus Twitter dispose de temps publicitaire à vendre.

Pire encore : plus les messages produisent du bruit médiatique, plus ils augmentent la notoriété et l’audience de Twitter, qui n’a donc aucun intérêt à lutter contre ce bruit, aussi nauséabond soit-il.

Quelle solution reste-t-il ? Quitter la plateforme alors qu’elle devient progressivement un élément important de la vie médiatique ? C’est difficile à recommander. Ne pas être présent, surtout quand on défend des valeurs démocratiques, c’est laisser champ libre aux pensées les pires.

Peut-être la solution tient-elle dans l’exploitation des images, qui peuvent véhiculer des messages forts. Peut-être aussi dans la vidéo, visible par l’utilisateur de Twitter sans qu’il ait à quitter son fil. Dans les deux cas, cela implique de toute manière une écriture publicitaire.

Il faut prendre Twitter pour ce qu’il est : un tuyau pour promouvoir, s’auto-promouvoir, attirer le chaland vers des contenus plus détaillés, visibles depuis la plateforme elle-même ou facilement accessibles. Le tweet, équivalent du spot publicitaire, n’est pas une fun en-soi. Il faut donc tweeter pour attirer l’audience vers un « produit éditorial » plus complexe. Et sans relâche, comme tout bon spot publicitaire, il faut tirer son audience du slogan (le tweet) en passant par le résumé (image ou vidéo) jusqu’au détail de la pensée, fournie, riche, et enrichissante.

Par défaut

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s