Education

La maïeutique à l’école, ciguë du savoir

Socrate est mort empoisonné par la ciguë pour avoir perverti la jeunesse. L’histoire se répète-t-elle ? La façon dont la maïeutique socratique est utilisée à l’école tend à agir sur la perception de ce qu’est le savoir de façon perverse : le savoir se confond avec l’opinion tirée d’une expérience tout individuelle.

À l’école, il n’est plus question que de ça : laisser l’élève trouver par lui-même les clefs du savoir. Lui donner quelques documents, lui poser quelques questions, et le laisser « accoucher de la connaissance ». Le modèle se réfère à la maïeutique de Socrate. À l’école, l’application de cette posture pédagogique est devenue la ciguë du savoir.

La maïeutique, selon Socrate, est une posture intellectuelle vis-à-vis de la connaissance. L’idée est d’ébranler les certitudes de ses disciples, en les incitant à observer le monde, et à s’observer eux-mêmes, de l’intérieur, car « Socrate remarque que les hommes ignorent souvent ce qu’ils sont et ce qu’ils font, car ils s’observent rarement » [^1]. Cette posture philosophique est utilisée pour remettre en cause l’individu pensant le monde, briser ses certitudes et ses a priori et lui permettre ensuite d’être plus réceptif au savoir.

La démarche socratique en milieu scolaire est tout autre. Cela consiste à placer l’élève face à des faits, des documents, et le laisser construire par lui-même une connaissance à propos de ces éléments observés. Le professeur intervient alors pour demander ce qui a été observé, et s’il est efficace, corriger les « mauvaises » observations, les erreurs.

On remarquera d’emblée que la démarche est différente. Socrate utilise la maïeutique pour rendre vierge l’esprit, le débarrasser de ses certitudes, et le pousser à remettre en question sa propre faculté de savoir, en incitant à la remise en cause de soi, en tant qu’être chargé de certitudes. La méthode scolaire, elle, l’utilise pour produire une observation sur le monde extérieur et non sur son propre monde intérieur. Elle incite ensuite l’élève à élever en certitudes des observations, construites sur la base des acquis de l’enfant, sans remise en cause de ces acquis. Comme il s’agit d’apprentissage, le professeur s’arrange toujours pour que la connaissance à acquérir soit accessible, présente dans les documents ou les faits observés. Cela met « en confiance » l’élève et lui démontre qu’en observant de lui-même les choses, la réalité, il peut construire une connaissance exacte du monde.

C’est ce que j’appelle la ciguë du savoir.

La conséquence cognitive est de taille : elle laisse croire deux choses. D’abord que la connaissance s’acquiert par l’observation et ensuite que tout à chacun est capable d’élaborer une connaissance juste des choses de son propre chef. Or il n’y a rien de plus faux et de plus pernicieux. C’est d’abord un déni, si ce n’est un dénigrement, de la connaissance scientifique. Si l’observation est une part non négligeable de la connaissance, elle n’est rien sans la construction de la connaissance par agrégation des connaissances précédentes, issues du travail d’autres savants. La connaissance n’est pas seulement une expérience individuelle hic et nunc. Elle est un patrimoine collectif.

Plus la connaissance est récente, plus la part des travaux antérieurs est importante, car plus l’approche de la réalité est complexe. La démarche faite à l’école est une négation de la connaissance collective, elle privilégie l’individu, l’expérience égotiste du monde. Le professeur est sommé par les experts en pédagogie d’ouvrir des débats, de laisser les élèves s’exprimer, en considérant que l’approche maïeutique permet d’acquérir un savoir. En réalité, telle qu’elle est appliquée, elle permet surtout de renforcer l’élève dans ses certitudes : (1) il se suffit à lui-même pour avoir une expérience intellectuelle du monde, (2) le professeur n’en sait pas plus que lui, il s’est juste borné à observer avant lui ce qu’il peut observer de lui-même, (3) sa vision des choses suffit à connaître, son opinion est érigée en savoir, (4) le savoir est une opinion parmi d’autres.
Ce dernier point permet de remettre en cause l’enseignant, son apport et sa crédibilité. Puisque la connaissance est seulement l’expérience d’une observation à un instant t, puis son expression individuelle, alors il est possible de ranger ses propres opinions au même niveau que n’importe quel savoir, ou réflexion. L’élève ne perçoit en effet pas forcément la stratégie développée par le professeur qui s’est arrangé pour mettre face à l’élève une « sandbox », un bac à sable parfaitement délimité où la connaissance était à peine dissimulée, sans ambiguïté, prête à être consommée.

La pensée religieuse peut alors devenir l’équivalent du savoir scientifique. Ce que le religieux observe du monde, ce qu’il en dit, vaut connaissance. Sous le mot valise vague de savoir se marient pour se confondre l’opinion, la croyance et la science. Pour un jeune sans savoir construit, la séduction peut être rapide et indélébile.

De même, les propos complotistes sur Internet rencontrent un véritable succès pour des raisons similaires. L’opinion d’un complotiste est fabriquée avec la même procédure que la maïeutique telle qu’elle est utilisée à l’école. Un complotiste est une personne qui, face à des faits, tire une connaissance née de ses observations. Si ce qui est perçu est possible, pourquoi serait-ce faux ? On a démontré à l’élève durant sa scolarité que ce qu’il percevait d’un corpus était juste[^2].

Pour s’extraire de ce piège épistémologique, il faut reconsidérer non pas seulement les contenus, en y insérant l’apprentissage des valeurs républicaines, comme cela est promulgué aujourd’hui avec force consensus, mais il faut aussi revoir la pédagogie employée. Je pense qu’il est urgent d’instaurer deux notions capitales.

Premièrement, affirmer que la connaissance est un patrimoine culturel collectif, un bien commun. En ce sens, il s’appuie sur l’accumulation des connaissances de génération en génération. Une histoire de la connaissance est tout aussi vitale que la transmission des valeurs de notre société.

Deuxièmement, il ne faut pas tricher avec l’acquisition du savoir : faire croire à l’élève qu’il trouve de lui-même, de manière individuelle, à coup sûr car truqué, les bonnes réponses, qu’il est capable d’élaborer seul son savoir, c’est construire une société totalement égotiste, égocentrée. Il faut faire prendre conscience à l’élève qu’il peut se tromper, qu’il doit, comme dans la maïeutique socratique, remettre en question ses propres perceptions, ses a priori et que le monde ne lui est pas donné sans médiation et sans méditation.

[^1]: Le Banquet de Platon – Le mythe de l’androgyne (Commentaire): Comprendre la philosophie avec lePetitPhilosophe.fr (Livre numérique Google)
[^2]: Comme je l’ai dit, l’élève n’a pas conscience du traquenard cognitif : le professeur a préparé le terrain de l’observation, mais comme il n’en sait rien et qu’on ne le détrompe pas pour lui donner confiance dans ses apprentissages, il peut en conclure que ses observations sont nécessairement justes.

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