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Socialiste ou social-démocrate, le gagnant est…

Journalistes et communicants adorent le storytelling. Encore dans ses balbutiements, le storytelling s’appuie sur des structures narratives simplistes, issues des structures du conte de fée. On voudrait donc voir s’opposer deux forces contraires.

D’un côté les socialistes de raison, qui ont assumé les responsabilités du pouvoir. De l’autre, les utopistes irréalistes, dont la seule capacité serait de construire des chimères. D’un côté, la raison, et de l’autre l’absurdité. Au milieu, les électeurs de l’aile gauche de la société, soumis au réalisme impuissant des uns, bercés des rêves impossibles des autres.

Les socialistes, depuis qu’ils sont au pouvoir, ont essayé de changer de nom : socialiste j’étais, social-démocrate je suis. L’appellation est historiquement légitime, et d’ailleurs, dans les pays nordiques, de l’Allemagne à la Suède, les sociaux-démocrates se réclament pour partie, c’est le cas de le dire, du socialisme.

A quoi tient la différence en France ? Au fait qu’un socialiste est un militant dans l’opposition, et qu’un social-démocrate exerce le pouvoir. Plus encore, je ne peux m’empêcher de penser que le mot « socialiste », parce qu’il désigne le militant, exprime aussi la défense ou la promulgation d’une idéologie et d’une utopie, alors que le social-démocrate exprime une attitude (une posture ?) par rapport à la réalité.

On peut ainsi construire un tableau des sèmes opposant les deux termes :

socialiste social-démocrate
militant gouvernant
idéologie attitude
utopie réalisme
opposition majorité
frondeur ministre

De fait, les oppositions, qui ont marqué le dernier débat des Primaires des gauches, ont confirmé cette construction. On a ainsi vu d’un côté les tenants d’une gauche gouvernementale, sociale-démocrate, professionnelle et confrontée aux réalités du pays ou du monde. De l’autre, un « frondeur » défendant des positions forcément impossibles, irréalistes, et dignes d’un amateur. Cette opposition a arrangé tout le monde. Les journalistes tiennent des personnages (on parle d’acteurs en certaines linguistiques) bien caricaturaux, faciles à opposer. Les sociaux-démocrates et les socialistes en question, ont, quant à eux, chacun joué de leur statut. C’était en effet, au départ, leur seule différence : ils sont du même parti et se sont partagé le pouvoir à un moment donné. Il fallait créer de la différence… chacun pensant que sa différence était la meilleure.

Ainsi, le discours d’Hamon est celui d’un militant de base : comme s’il n’avait jamais été autre chose qu’un simple citoyen, celui qui n’a eu d’autre métier dans la vie que la direction de cabinet ministériel, de parti, de ministère, celui qui dans ses actions antérieures n’est pas distinguable d’un Valls (les parcours sont similaires), celui-là a joué la carte de l’amateur, bercé d’une idéologie partisane, faussement naïve, presque bébête.

En face, le discours de Valls s’est voulu ultra professionnel, hyper concret, super réaliste : comme si l’idéologie était presque secondaire et que seules les actions primaient. Le socialisme devient sociale-démocratie. En changeant de genre, il se transforme. De fait, l’idéologie n’est plus qu’une éthique, une morale générale. Seule la bonne action, c’est-à-dire l’action faite au bon moment, en fonction de paramètres rationnels, justifie l’homme. L’expérience est alors la somme de toute valeur. La déconstruction du programme d’Hamon tenait alors apparemment d’une évidence : face au réel, face à l’expérience du réel, toute parole doit se réduire, se soumettre. Il ne peut donc y avoir débat, car les deux opposants n’ont pas de quoi débattre : Valls n’a pas d’idées, il a des faits, des actions, de l’expérience et un bilan. Cette réalité doit écraser la parole, l’idée, l’idéologie, le rêve politique d’Hamon. Pas de blabla, des actes…

Ça n’a pas marché. Deux raisons : la première, c’est que les militants ont évalué concrètement l’efficacité des actions et des expériences incarnées par Valls. Et le bilan n’a pas tenu. Restaient les idées d’Hamon, non prouvées, non chiffrées, non expérimentées, qui se sont concentrées en une parole, une promesse.

Seconde raison : une parole est plus forte qu’un bilan. Valls a oublié la valeur performative de la langue. Un énoncé performatif est en linguistique l’équivalent d’une action. Dire, c’est faire. Quand je dis « je t’aime », je suis en train d’aimer. Quand je dis « j’accuse », je fais l’acte d’accuser. La promesse est aussi un énoncé performatif : quand « je promets », je fais bien l’acte de promesse, je tiens promesse. Hamon a promis, il a rendu concrète une idée, il a fait d’une idée, une première action. La politique, comme dans le juridique, est essentiellement construite autour d’énoncés performatifs. Il se trouve que les énoncés performatifs sont les paroles les plus fortes que l’homme puisse proférer, car c’est le langage en acte.

Les sociaux-démocrates ont donc perdu, car la réalité qu’ils défendent est passée. Les valeurs qu’ils attachaient à leur statut de gouvernants réalistes en chef n’ont pas tenu. Car en politique, on parle au présent du futur, on se doit de donner corps (et aussi âme) à une idée par le biais de la parole. Savoir si la promesse est tenable n’enlève rien à la puissance de la promesse. Elle se fait acte. De fait, les promesses d’Hamon ont eu plus de poids que les actes passés de Valls.

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